Alerte film culte: Prevenge d’Alice Lowe

Prevenge, le film culte des femmes enceintes

Chaque année le PIFFF nous offre sa rasade d’images horrifiques, glauques et sanguinolentes . Je dois dire que la cuvée 2016 fut particulièrement savoureuse. Frissons, sursauts et rires grinçants, le film fantastique prend toute sa dimension cathartique dans ce festival (au sens propre comme au figuré) d’images dérangeantes, drôles… Parfois obscènes, souvent jubilatoires.

Mais là où certains films nous servent seulement un bon shot d’adrénaline, d’autres ne se privent pas de nous proposer au passage une relecture cinglante de la société et de ses vices qui eux, sont loin d’être fictifs.. Et non Mesdames et Messieurs, malgré les litres démesurés d’hémoglobine , la violence des films de genre n’est pas forcément gratuite et écervelée.


C’est là l’une des qualités du film indépendant PREVENGE qui marque son originalité non pas seulement par le pitch. Une femme enceinte serial-killeuse ( dont le foetus lui ordonne de tuer tous les hommes qu’elle rencontre), mais dans sa genèse et son existence même.

Prevenge est un film de vengeance autour de la grossesse qui est joué, écrit, réalisé par une femme vivant réellement sa grossesse.

On va souvent étaler comme argument marketing les records de millions de dollars de budget pour une production, comme si le coût était proportionnel à la qualité (fort heureusement ce n’est d’ailleurs pas le cas). PREVENGE est à sa manière une vraie performance. Furiosa peut aller se rhabiller. Je vous présente Alice Lowe la guerrière.

Écrit en deux semaines, tourné en 11 jours

  (Alice Lowe s’est lancée dans l’aventure quasiment sur un coup de tête et il fallait faire vite) ce film british à l’humour assorti, est une comédie noire  qui ne se prive pas de donner un bon coup de pioche dans le mythe de la femme enceinte que nous connaissons bien souvent comme une petite chose vulnérable, parfois susceptible ou colérique mais tout de même assez douce, fragile… Une femme déjà aimante qui caresse son ventre l’air rêveur et trie avec soin doudous et grenouillères, un berceau installé dans une chambre pré-décorée. Au choix : rose pâle ou bleu pastel. Pas de ça dans PREVENGE..

Ruth, l’héroïne principale incarnée par Alice (par ailleurs une vraie bouffée d’oxygène de par sa « normalité ». Bah oui, c’est une femme, pas un cyborg ou un top-modèle ) est une future maman célibataire veuve d’une bonne trentaine d’années. Plutôt que de se réjouir de l’heureux évènement, elle se met à redouter chaque jour un peu plus la cohabitation forcée avec sa petite locataire. Dans le lent et douloureux processus de métamorphose déjà bien entamé (7mois dans l’histoire et le tournage ) son corps lui échappe. Son esprit part en vrille, hanté lui-aussi par le foetus  dictateur et sa voix enfantine. Une petite voix tellement candide et fluette qu’elle en frise un ridicule qui ajoute au malaise du film.

Aux commandes donc, une mauvaise conscience.

Une sorte de anti Gemini Cricket auquel on prêterait volontiers les airs de la fiancée de Chucky . La grossesse n’est ici pas la miraculeuse alchimie où un être se forme et prend vie, mais une conquête. C’est une invasion, une prise d’otage. Il n’y a aucun doute, Ruth va engendrer un monstre. Pas même encore venue au monde, la créature à la fibre ultra-féministe en connaît déjà toutes les désillusions et n’en attend rien. Sa volonté est simple et sans équivoque. Il faut d’urgence anéantir la gente masculine. Plus rien de bon n’est à espérer des hommes, et même le « bon » est un mensonge. Ruth, à la fois hôte et esclave, doit remplir cette mission sinon…..

Premier film d’Alice Lowe, PREVENGE a la fraîcheur et la faiblesse d’une première fois.

Dès l’introduction, la manière de cadrer semble fébrile, annonçant déjà la vision défaillante de la protagoniste. .Le point se perd régulièrement dans un flou qui je l’avoue m’a au départ un peu inquiétée. Mais l’appréhension de tomber sur un film aux allures d’amateurs s’envole très vite.

Alice Lowe réussit son pari et nous embarque.

Même si d’emblée elle nous donne le ton, ce n’est pas nécessairement l’aspect spectaculaire de la 1ère scène qui nous convainc, mais plus la capacité à nous ancrer dans un réel qui nous est familier. Pas de situations hors-normes au final, seulement du réel, avec ses rencontres décevantes, surprenantes, exaspérantes. « L’Enfer c’est les autres ». L’horreur c’est nous.

Le film alterne séquences trashs, dialogues absurdes, instants cultes mais aussi des moments touchants, si si.

Car nous aussi cohabitons avec Ruth et on finit bien par lui trouver quelques points communs avec nous et certaines de nos frustrations. Derrière quelques airs familiers avec une certaine Annie (Kathy Bates dans Misery) dans toute sa capacité à jongler entre le personnage de la femme charmante/rassurante et celui de la psychopathe imprévisible/flippante. Elle sait aussi se montrer émotive, épuisée, désespérée . C’est un personnage divisé, abîmé et autant dire idéal pour balader le spectateur jusqu’à la dernière seconde du film. Et on l’y accompagne volontiers, Ruth devient un peu notre pote. Comme Alice sa génitrice, elle ne garde pas sa langue dans sa poche (déjà bien occupée par son couteau de cuisine). Elle ne s’encombre pas et parfois on a bien envie de faire comme elle.

Elle a déjà beaucoup à porter mais n’a plus rien à perdre.

Si PREVENGE est une histoire de vengeance , il raconte aussi un gros ras-le-bol.

Selon une interview publiée sur le site anglais The Guardian, Alice Lowe en a un peu assez de l’hypocrisie ambiante et du fait qu’on s’obstine à faire de la venue d’un enfant le « début de la fin ». Comme s’il fallait renoncer à soi, son corps, son esprit, son temps, son identité. Même si un événement aussi fondamental que la maternité  impacte sur  l’hygiène de vie, les habitudes, la perception de soi, de son corps et des autres. Malgré tout selon Alice, cela ne nous change pas fondamentalement. Nous restons profondément les mêmes, avec le « bon » et le « mauvais ».

Et si finalement l’enfant n’était qu’en fait un révélateur de ce que nous sommes? En ayant les pleins pouvoir sur l’existence d’un être vulnérable, innocent. Et en ayant la responsabilité d’en prendre soin, quels seront alors nos choix ?

Nous ne pouvons désormais qu’espérer que Prevenge trouve son distributeur en France et le succès que selon moi il mérite. Alice Lowe est connue en tant que comédienne pour son rôle récurrent dans la série Garth Marenghi’s . Et vous avez pu la voir entre autres dans les séries Little Britain, Sherlock, les films Hot Fuzz, Locke et le fameux Dernier Bar avant la Fin du Monde d’Edgar Wright. Désormais elle est aussi à  suivre de près en tant que réalisatrice. Et bonne nouvelle, lors de son dernier passage au Festival de Dinard elle a annoncé qu’elle nous concoctait quelque chose de prometteur. Selon elle son « projet le plus fou ». Ca laisse forcément rêveur…

Entre temps, grâce à elle ma petite phobie de la grossesse semble avoir trouvé son remède. Comme quoi regarder un film d’horreur peut aussi être classé dans la catégorie « développement personnel ». Car oui, on peut être une guerrière avec un joli ventre rond!

"On a plusieurs vies dans une vie."

Comments (5)

  1. Bravo Céline 🙂

    Super article très intéressant. Avec une belle plume tu as du talent 🙂

    Hâte de lire d’autres articles cinéma et bd :). J’adore ta vision du sport..

    1. Merci. Et bonne nouvelle, ce sont des sources d’inspiration inépuisables!

  2. Bonjour. J’apprécie beaucoup votre manière de voir les choses et votre parcours (vous étiez géniale dans le Visiteur du Futur notamment). Vous prouvez que nous les femmes pouvons être toujours plus étonnantes. Je ne connaissais pas ce film, merci pour cette découverte !

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