Grave : la chair et le sang

GRAVE, CONTE GORE INITIATIQUE

Dans “Grave” *, nous faisons la rencontre de Justine, une jeune fille qui s’apprête à quitter sa mère et son beau-père afin d’entamer ses études en internat à l’école vétérinaire. Elle y rejoint sa grande sœur Alexia. Ses parents étant eux-mêmes vétérinaires et… végétariens, elle poursuit la tradition familiale. Mais arrivée à son école elle est confrontée aux rites d’intégration propres au bizutage et est forcée à avaler de la viande crue. La pomme est croquée …

(*titre français, le titre anglais étant Raw, signifiant “brut, cru”)

DEVENIR FEMME

  • « Justine », un joli prénom sadien qui laisse d’ores et déjà rêveur sur le destin de cette femme en herbe, discrète et au regard vague. Contrairement à ses camarades, Justine ne semble pas ressentir une soif effrénée de liberté ni être particulièrement curieuse de vivre de nouvelles expériences. Elle observe, tâche de s’adapter mais reste concentrée, consciencieuse, déterminée à réussir ses études. Elle n’a pas encore perdu sa virginité et ne semble pas vouloir se « donner » n’importe comment à n’importe qui. Ce n’est pas une fille qui aime jouer ou aguicher. Elle n’est pas non plus spécialement coquette, et ne sait pas même marcher sur des talons hauts. Notre héroïne est un peu gauche, difficile de voir en elle une future conquérante.
  • Sa grande sœur Alexia, elle, est tout l’opposé. C’est une grande gueule, sans complexe ni limite. L’énergie qu’elle dégage crève l’écran, sexuelle, électrique. Elle pisse les fesses à l’air devant sa sœur en imitant les mecs, parle avec franchise et n’est pas douillette. Avec sa dégaine nonchalante, elle a tout d’une mangeuse d’homme punk rock à la Joan Jett. Cette grande sœur expérimentée incarne donc la figure de l’initiatrice de Justine qui s’apprête à entamer sa métamorphose. Les fringues, l’épilation, et plus encore … Alexia va la guider sans ménagement sur son parcours de bizut. Mais quel est le but ultime de cette initiation?

UN DISCOURS FEMINISTE?

  • A mes yeux, le film ne tombe jamais dans le cliché facile. Pas de romance fleur bleue, ni de mièvreries. L’image est crue comme la viande. Si la nausée n’est jamais loin, certains plans n’en dégagent pas moins une grande beauté, avec un petit parfum de décadence (je pense en particulier à la scène d’orgasme). Deux héroïnes féminines, un mec gay, mais pas de discours féministe qui semble se démarquer. Pas de révolte ni de revendication. A vrai dire on aurait tout aussi bien pu avoir des héros masculins. Mais ici la symbolique du sang nous ramène forcément au sang menstruel, rite spontané, naturel où il faut saigner pour accéder à l’âge adulte.
  • L’homme n’est pas non plus perçu comme un danger ou une proie. Il apparaît parfois comme prédateur, guidé par ses pulsions sexuelles, mais il n’est pas pour autant violent ou malveillant. Il est simplement à l’affût, en quête d’une partenaire consentante. Pas de castration physique ni symbolique donc. Chacun est chasseur et chassé.
  • A vrai dire la question de la « nature profonde » va au-delà du genre et du clivage féminin/masculin. Elle est va plus loin, touchant aux pulsions de vie et de mort. Il ne s’agit pas de tuer pour dominer ou pour faire souffrir, mais de tuer pour se nourrir et vivre, tout simplement. C’est un besoin vital et non un vice, malgré l’action sauvage et sanglante qu’il peut impliquer.

DEVENIR ADULTE

  • Passer de l’âge enfant à l’âge adulte c’est commencer à définir son rapport aux autres, trouver sa place. Le bizutage instaure le jeu caricatural de dominants/dominés annonçant ainsi les rapports de force et le sens de la hiérarchie propres au monde du travail. Obéir face aux « anciens » pour par la suite mieux s’en affranchir, et reproduire le système sur les générations suivantes, tel est le processus.
  • Devenir adulte c’est aussi prendre ses responsabilités et faire ses choix. Et un dilemme apparaît au moment où la naissance de l’individu et de sa conscience débute. L’enfant subordonné à sa famille est désormais hors du nid familial, le cordon ombilical est rompu. C’est désormais à lui de définir son identité. Cela implique des prises de risques, de savoir dire « non », de choisir son environnement et les personnes qui vont avoir une influence sur soi. Or Justine se fie à sa sœur de manière spontanée mais celle-ci est-elle vraiment un modèle à suivre ?

DEVENIR SOI

  • Accepter sa nature profonde et ses pulsions tout en parvenant à vivre avec les autres, là est la difficulté pour chacun et chacune d’entre nous. Sans règles ni lois pour régir notre société, le meurtre et le viol règneraient probablement en maîtres (mais on se “débrouille” déjà pas mal sur la question). Ecouter ses pulsions, oui, mais il est nécessaire d’apprendre à les maîtriser ou à les rediriger vers autre chose. Le sport ou le cinéma ont d’ailleurs cette fonction cathartique : focaliser son énergie dans une activité ou se projeter sur des situations et personnages fictifs. Mais on ne peut étouffer sa nature profonde. Se renier c’est mourir. Reste à savoir quelles règles, quel code se donner pour assouvir sa soif sans entraîner le déclin des autres.
  • Pour moi le porno répondait à une soif, celle de la chair. D’ailleurs ne dit-on pas d’une personne désirable qu’elle est à croquer ? Il s’agissait donc de répondre à un réel besoin, une pulsion boulimique de goûter, toucher, sentir, et ce toujours plus. Le faire dans ce cadre précis qui est la pornographie m’a permis d’une certaine manière, de me libérer. J’ai pu lâcher les fauves mais le faire au sein d’une arène. Ainsi ai-je pu sans scrupule chasser des proies partenaires qui elles aussi appliquaient un code similaire.

GRAVE peut se regarder comme un divertissement trash, un bon film d’horreur remplissant son quota d’hémoglobine, mais il a la finesse de proposer une lecture plus subtile. Celle de la métamorphose lors du passage à l’âge adulte, âge où d’une part on se doit de devenir responsable mais où tout notre corps nous appelle à libérer nos pulsions. Or comment assouvir celles-ci pleinement sans nuire à autrui? Sans en devenir esclave ? « Le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder » disait Oscar Wilde. Ce film aurait pu s’appeler « Le choix de Justine ». Et vous, quel serait le vôtre ?

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Comments (2)

  1. C’est trop cool. Je sors à peine de ce film au ciné, j’arrive sur ton site, que je ne connaissais pas, via un lien complètement différent (le porno VS réalité), et la page suivante je tombe sur cet article.
    J’ai trouvé ce film magistral en tout point. Terriblement bien écrit et filmé, il m’a trimballé de surprises en surprises, bien loin de ma zone de confort, pour un trip parfaitement obsédant, flirtant avec le malsain, mais toujours très juste.

  2. Bel article ; avant même d’arriver à la fin de l’article je me doutais de la manière dont les personnages vous avaient touchée. Il faut que je me dépêche d’aller le voir.
    Il y a quelques années, on avait eu une petite vogue de films d’horreur français forts en hémoglobine (les Américains avaient surnommé ça le “New French Extremity”) avec des films comme “Martyrs” ou “A l’intérieur”. Avec un peu de chance, celui-ci pourrait relancer la mode !

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