Nocturnal Animals: bijou de crasse, luxe et volupté.

Nombreux sont les films dont je veux vous parler dans cette rubrique et je ne savais pas lequel choisir après mon coup de coeur pour le film d’horreur British Prevenge. Le doute n’a désormais plus sa place après avoir visionné  le sublime Nocturnal Animals, le nouveau bijou signé Tom Ford décidément aussi esthète que pertinent. Bouleversée par le raffinement de son premier film A Single Man (2009), j’avoue que je m’attendais à quelque chose de moins fort. Mais avec Jake Gyllenhaal, Amy Adams et Michael Shannon au casting, ces deux heures de cinéma s’annonçaient évidemment prometteuses.


Je dis bien « cinéma » car lorsqu’on est face aux images de Nocturnal Animals, nulle envie de plonger la main dans un cornet de pop-corn (que j’aime pourtant tellement) qui pourrait perturber l’atmosphère électrique du film. Toute notre attention est comme hypnotisée, happée par la finesse des dialogues, l’érotisme ambiant, l’excellence de l’image où l’émotion surgit dans un frémissement de cils, un soupir, à la commissure des lèvres. Le cinéma de Tom Ford c’est cela, l’art d’associer photo et cinéma, beauté et violence, mort et sensualité, un travail d’orfèvre. (correspondance que je trouve généralement dans les films coréens et rarement dans les films américains.) Contrairement à A Single Man, Nocturnal Animals prend le risque de jouer dans la crasse, de varier les rythmes et les dimensions. A la fois immobiles et enlisés dans un Los Angeles froid, parfait…détestable, nous errons à travers un road trip fictif qui tourne mal, fil rouge dans la poussière du désert du Texas, et nous échappons par flashbacks dans les lieux de l’insouciance passée, de cette innocence définitivement perdue.

Ne vous méprenez pas, il ne s’agit ni d’une histoire amour pleurnicharde, ni d’un long clip érotique complaisant. De l’amour et du désir il y en a oui, mais ils sont fragmentés dans le temps et l’espace, écrasés par un système, anéantis par la somme des choix où l’on préfère fuir, renoncer, et jeter ce qui est parfois précieux, délicat, vital. C’est un film une fois, de plus, sur la solitude, la déchirure. Tom Ford jongle avec des tableaux d’une beauté effarante et la laideur, le grotesque, le « too much ». Rien n’est laissé au hasard. Dialogues subtils, regards, silences, non-dits… les acteurs nous embarquent à chacune de leurs respirations et parfois l’air vient à manquer. Car on en a le vertige, tout comme Suzanne (incarnée par Amy Adams) qui ne dort pas. Elle est ici mais elle absente, fabuleusement bien habillée, maquillée, riche, brillante…fabuleusement seule. Il y a du Black Mirror dans les scènes se déroulant à Los Angeles, du cynisme, de la perspicacité, de l’humour grinçant et de l’intelligence. Et surtout, beaucoup de tristesse. Suzanne est une Ophélie qui flotte à demi-morte sur les eaux.

Le rythme du film nous force parfois à subir des scènes qui peuvent paraître longues, trop longues, nous imposant à nous aussi le sentiment de frustration et d’impuissance. Nous voilà démunis face à la folie, la légèreté d’une violence qui s’improvise, portée tour à tour par l’ennui, la cruauté, la rage. Un petit goût d’Orange Mécanique et de Mad Max nous gagne, puis le vertige nous prend comme dans le Vertigo Hitchcock dont l’influence se trahit ici à la fois à travers une beauté classique, maîtrisée et une tension qui se veut continue. Autre personnage central, la musique, qui tient une place majeure dans ce tableau. Les sanglots des violons qui pourraient nous paraître insupportables ( j’ai comme une violente allergie aux : « attention scène d’émotion, on vous sort les tremolos ») contribuent ici à l’esthétique du film, à son rythme lancinant . En entendant les premières notes je pense immédiatement à la bande son de Penny Dreadful (jolie référence en matière d’ »horreur victorienne » et que je recommande vivement.) ; après vérification je réalise que le compositeur, Abel Korzeniowski , est bien celui de la série, voilà un point de plus.


Je ne vous dirai rien d’autre sur l’histoire de ce film et vous l’aurez compris, je suis  totalement séduite. Il est certain que d’autres percevront Nocturnal Animals différemment, un film n’appartient plus à son réalisateur dès lors qu’il est montré au public. Il appartient à tous, et chacun y verra ce que l’histoire lui renvoie. Il y a autant d’avis et de ressentis qu’il y a de perceptions et de personnes. J’y ai retrouvé pour ma part toute l’absurdité et le vide de Los Angeles. Dans un même registre je vous conseille vivement Maps To The Stars de David Cronenberg avec l’excellente Julianne Moore, héroïne de A single Man.

Heureuse d’avoir partagé mon ressenti avec vous à travers ce post , en espérant que vous irez voir ce film (il est encore en salles, courez !) et que vous serez vous aussi touchés.

A bientôt pour une autre #SéancePopCorn !

"On a plusieurs vies dans une vie."

Comments (3)

  1. Amy Adams est une actrice sous estimé , le grand public ne vois en elle que la Lois Lane de Snyder ( meilleure que Teri Hatcher cela dit …. ) , alors que c ‘est un premier rôle de premier plan , je renvois au bizarre ” the master “

  2. En tout cas, ça donne envie de voir le film !

    Ca donne aussi envie d’en savoir plus sur vos souvenirs et votre vécu à Los Angeles : il serait très intéressant de connaître en détail votre ressenti personnel sur cette ville. J’espère quand même qu’il a été moins glaçant que “Map to the stars” que vous citez également !

    Si j’ai le temps de le choper en salles, j’ai bien envie de comparer cette vision de L.A. avec celle que l’on retrouve dans “La-La Land” qui vient de sortir.

  3. J’ai vu le film et j’ai été à la fois séduit, inquiété et déconcerté. N’ayant pas vu le précédent film de Tom Ford et connaissant à peine l’histoire, j’y suis volontairement allé sans aucune idée préconçue et j’ai été étonné par un style qui évoque à la fois Lynch et Cronenberg sans jamais cesser d’être très personnel. L’absurdité de la vie et de la violence y sont rendues de mani assez glacante dans un double récit étrangement cohérent. La fin m’a d’abord laissé surpris et un peu frustré avant que j’en comprenne les interprétations possibles, notamment sur le rapport entre réalité et fiction. Bref, une belle et troublante découverte, pour laquelle je vous remercie.

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