Racisme anti-asiatique: humour et discrimination, quelles limites?

Racisme: Définition Larousse :« Idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les « races » ; comportement inspiré par cette idéologie .Attitude d’hostilité systématique à l’égard d’une catégorie déterminée de personnes : Racisme antijeunes. »


ENTRE HUMOUR ET MOQUERIE

Suite à la polémique récente sur le sketch de Kev Adams et Gad Emaleh diffusé en prime time sur M6 je me suis posée la question du racisme anti-asiatique. Cette question je l’avoue ne m’avait jusqu’à présent pas vraiment interpellée. Oui on m’a déjà traitée de chintok quand j’étais petite, on m’a souvent dit (et on me le dit encore) : « Tu sais ça va être difficile, tu n’as pas le profil, tu es trop typée » (ajoutez à cela le fait que j’ai plus de 25 ans si si, et que j’ai fait du X, autant vous dire que je me serais tirée une balle dans la tête si j’avais écouté les conseils prodigués « pour mon bien »). On a également évoqué mes origines vietnamiennes avec pudeur quand j’ai bossé au Cambodge, on m’a dit en Chine : « Des actrices asiates il y en a trop, va aux US », on m’a dit en France « Des Asiates ça vend pas, va aux US ». Bon les US j’y suis allée, et oui en effet, j’y ai fait carrière dans le registre dénudé et puis là-bas on me voyait plus pour la Frenchy « Made in Paris ». Bref, des comportements hostiles, négatifs, reposant sur le physique et l’ethnie, ça ne manque pas. Pourtant, je ne me suis jamais sentie victime de racisme. A mon sens beaucoup vivent dans la peur de « tout », alors ils pensent être malins en optant pour le choix le moins risqué. C’est à la fois du pragmatisme et de la lâcheté.

Quand on me dit « Abandonne ! Ça n’est jamais arrivé.», je réponds : « Justement, il faut bien une première fois. »

La notion de racisme m’est à vrai dire tellement étrangère que je suis même bien souvent la première à faire des blagues sur les Viets, les Asiats, mais aussi les Blacks, Rebeus, Juifs, Musulmans, gays…avec tous mes potes qui sont eux-mêmes viets, asiats, blacks, rebeus, juifs, musulmans, gays… J’aime l’humour noir, « pince sans rire », cruel et grinçant (je ne suis pas fan de la BD Ultimex par hasard…article à venir)…et oui ça me fait marrer de tourner en dérision ceux qui pensent vraiment toutes ces absurdités, jugements positifs y compris : « Oh moi j’adore l’Asie ! J’adore les Vietnamiens ! Ils sont tellement gentils.Vous êtes tellement zen vous les Asiatiques. »

Seulement voilà, il y a une différence entre faire une blague à son pote qu’on connaît, qu’on respecte, et faire un sketch en public en énumérant comme ça, de manière gratuite une série de clichés pour se vautrer dans une caricature grotesque. Ceci dit la caricature peut se pratiquer avec élégance. Certains humoristes proposent un vrai regard, une double lecture. Mais c’est parce que l’écriture est pertinente. En somme il y a ceux qui choisissent de faire rire avec finesse, et ceux qui le font avec une perruque à grandes nattes en tenant des baguettes chinoises d’un air hébété (Hello Michel Leeb). Histoire de goûts direz-vous… Le débat ne réside donc pas dans un « Faut-il interdire ? » Les deux ont le droit d’exister tout comme l’érotisme côtoie la pornographie, le délicat côtoie l’obscène, le moche a tout autant le droit d’exister que le beau, mais dans :« Faut-il pour autant tout applaudir, et acquiescer sans jamais réagir ? » A partir de quand la blague devient insulte ? A partir de quand est-il utile de dire « Stop, reprenez-vous, vous allez trop loin » ?

ENTRE CARICATURE ET INSULTE

Lorsque j’étais ado je m’amusais à dire : « Je m’appelle Nathalie, je suis gentille et je suis poursuivie par un méchant ! », ce à quoi on me répondait ;« Toi tu t’appelles Nathalie ? avec tes yeux bridés et ta face de citron ? » Je crois que ce sketch des Biouman des Inconnus a vraiment illuminé mes années collège. Jamais ce sketch ne m’a paru insultant et pourtant l’accent exagéré, les yeux maquillés pour paraître bridés, les phrases caricaturales, tout y était. Mais c’était plus le ridicule des doublages français que la culture japonaise qui semblait visée. Ok, on riait des codes des séries du type Bioman, X-Or, mais le programme était déjà en lui-même à prendre au second degré. Raciste alors ? Pas pour moi.

Bien plus tard, en 2014 je tourne moi-même dans les sketches Epic Fitness pour la chaîne Youtube Frenchball où il est question d’exterminer les Chino…heu les Zombies et où je campe le personnage de Céline surnommée malgré ses protestations « Tchin Tchin », nom choisi par J-M, le personnage principal. Or, c’est surtout de lui dont on rit. Hormis le fait que je me présente comme une super combattante, mon comportement est plutôt « normal ». Le vrai « clown » du spectacle c’est  J-M, le super beauf tout à la fois macho, raciste, facho. Est-ce que ce programme a dérangé des personnes d’origine asiatique ? Je n’ai jamais reçu de commentaires à ce propos. Derrière la caméra en tout cas Raphaël Descraques et pas loin sur le plateau son frère François, tous deux d’origine vietnamienne. J’imagine que celle qui se fait appeler Tchin Tchin tous les jours à l’école ou au boulot trouvera la blague de mauvais goût. Notre expérience façonne notre sens de l’humour et

on se montre susceptible aux choses qui nous blessent au quotidien.

J’ai visionné le sketch de Gad Elmaleh et Kev Adams et en effet, ils ne perdent pas une occasion de se vautrer dans les jeux de mots à deux balles sur fond de petit malaise joué par Gal Elmaleh. Peut-on pour autant qualifier leur prestation de raciste ? Je crois que les auteurs autant que les acteurs sont surtout ici à blâmer pour un humour d’un goût douteux. Ne manquait plus qu’un coussin péteur et une tarte à la crème pour compléter le show (mais précisons qu’ à ce moment précis, personne ne les a hués parmi les spectateurs présents). Malgré le niveau déplorable de certaines vannes je pense que l’on peut rire de tout (même si parfois l’intervention d’une réelle Police de l’humour et une bonne béquille ne feraient pas de mal). Ce qui nous amène au vrai problème : Gad et Kev auraient-ils osé un sketch similaire pour se moquer de la communauté juive ? africaine ? musulmane ? On met le doigt là où ça fait mal mais c’est parfois nécessaire.

La discrimination apparaît lorsqu’il y a inégalité,

que l’un est privilégié alors que l’autre est raillé. Comme l’explique très bien la journaliste d’origine vietnamienne Linh-Lan Dao dans cette vidéo claire et sympathique, si on prend des pincettes avec certaines communautés, avec les asiatiques, vas-y on peut se lâcher.

ENTRE STEREOTYPES ET DISCRIMINATION

Le principe de se comparer au voisin ne me plaît guère mais lorsqu’on vit en société, regarder ce qui s’applique ou non chez les autres est quasi nécessaire. Si on manque de vigilance, on se retrouve vite dans la marge des minorités, or la loi du plus fort ne s’applique pas que dans la jungle. Suites aux agressions répétées à Belleville, Aubervilliers, au sketch étonnamment affligeant de Chris Rock lors de la cérémonie des Oscars en 2016 (on se croirait dans un épisode cauchemardesque de l’excellent Black Mirror) il était prévisible qu’un coup de gueule finisse par éclater. En France c’est le journaliste d’origine vietnamienne Anthony Cheylan qui a publié une tribune à cet effet et mis le feu aux poudres. Il ne s’agit pas de censurer, mais de dire : on se calme, vous êtes lourds.

Pointer du doigt quelqu’un en riant de ses différences est non seulement une forme de moquerie mais aussi de harcèlement, et donc une forme de violence.

Nous avons tous des préjugés, nous sommes humains, ne pas juger est quasi impossible à moins d’être un moine bouddhiste et encore. Tous ces clichés ne viennent pas par hasard, les différences culturelles, de couleurs de peau, de morphologie, d’accents, de comportements existent, mais elles ne suffisent pas à définir une personne. Pour ma part, je bois du thé, adore le riz, pratique les arts martiaux, le yoga, j’ai le goût du travail et du sacrifice, mes parents m’ont poussé aux études supérieures…Mince, voilà que je corresponds parfaitement au profil de l’Asiatique type. Mais autour de moi j’ai des amis d’origine marocaine, italienne, anglaise, française etc qui répondent eux aussi à ces mêmes caractéristiques, alors qu’est-ce que cela prouve ?

Se rattacher ou rattacher l’autre à une communauté en fonction d’une liste de critères nous rassurent. Nous avons à la fois un besoin d’appartenance à un groupe participant à la construction de notre identité, et à la fois besoin de nous différencier et de nous distinguer en tant qu’individus, d’exister pour nous-mêmes. Et dans ce besoin nous avons naturellement tendance à classer les autres dans des catégories, des stéréotypes. En découlent des effets pervers, et avec eux le désir de se démarquer, de dominer : « En dominant l’autre, économiquement, physiquement etc, j’affirme que mon existence et mon appartenance ont plus de valeur ». Et en riant de l’autre je confirme cette forme de supériorité dont je suis convaincue…

C’est ainsi que petit à petit surgit le racisme, ce racisme qu’on appelle « ordinaire » tellement il est intégré, banalisé.

Ce même racisme ancestral qui touche aussi l’autre sexe et qui veut continuer de justifier qu’à diplôme égal des femmes gagnent moins que les hommes. C’est là qu’il faut tirer la sonnette d’alarme : lorsque les différences sont constatables, quantifiables, qu’elles régissent le fonctionnement même de notre société.

ENTRE RACISME ORDINAIRE ET HARCELEMENT

L’hostilité ne se fait pas seulement à travers la discrimination dans l’emploi, la recherche de logement, elle peut aussi s’exprimer au quotidien dans un regard, un mot, une attitude, un silence. J’ai demandé à mes potes d’origines asiatiques (qui ont 25 comme 50 ou même 70 ans) s’ils avaient été confrontés à des comportements clairement racistes. Les réponses sont très diverses, parfois diamétralement opposées; la moitié d’entre eux affirme n’avoir jamais eu de problèmes. Le témoignage de Sylvain m’a complètement interloquée. Sylvain a 25 ans, et est auditeur financier d’origine vietnamienne et chinoise teochew :

« Des comportements hostiles par rapport à mon ethnicité apparente (mon faciès quoi) oui, ça m’arrive très, très, très souvent, depuis mon enfance, sans que ça ne choque grand monde en France. Trois types de comportements auxquels je fais face dans ma vie quotidienne :

1) Les insultes directes, de type «sale Chinois» et «hey Chintok», avec toute l’intonation et l’attitude méprisante qui vont avec. Ça m’arrive fréquemment sur les quais en particulier (quais de métro et RER). Ça ne choque malheureusement personne, c’est devenu banal, alors que c’est grave. Et quand je parle du racisme anti-asiatique autour de moi, on ose me dire que ça n’existe pas, que la France c’est le pays des Droits de l’Homme. Bien sûr.

 2) Les moqueries racistes directes, c’est-à-dire des moqueries qui me sont lancées directement à moi, basées sur mon faciès et présentées comme soi-disant de l’humour, mais ce n’est ni plus ni moins du racisme non assumé. Par exemple : quand j’entre dans un bus et qu’on me crie «Tching tchong» ou «konichouwaaa», avec toute l’attitude méprisante qui va avec (intonation nasale accentuée, yeux tirés, rires moqueurs). Ça, ça arrive très souvent. Et là, les lâches diront que c’est de l’humour et que les asiatiques n’ont pas d’humour. Bien sûr.

3) Les moqueries racistes et comportements méprisants indirects (derrière mon dos quoi). Par exemple, quand je suis dans le métro et même à mon université, que deux personnes discutent et critiquent la Chine (Tibet par-ci, Taïwan par-là, viande de chien par-ci, contrefaçon par-là… toujours les mêmes critiques) et qu’un des deux dit alors en me regardant : «Regarde y’a un Chinois là», avec le rictus sur le visage qui en dit long sur leur mépris envers moi, juste sur la base de mon faciès. Ça, ça m’arrive très souvent. Le pire ça avait été un jour où un article du 20 Minutes citait un titre du type : «Un vêtement chinois défigure une fillette de 6 ans», cette journée-là avait été un enfer pour moi dans les métros parisiens, à quelques reprises quand j’entrais dans une rame (ligne 7 notamment) j’entendais plusieurs lecteurs du 20 Minutes dans le wagon dire dans leur barbe «putains de Chinois de merde» en me regardant, en me fixant, et beaucoup de gens dans le wagon faisaient de même. Humiliant. Tout ça parce que j’avais eu le malheur de me rendre à la fac, en tant qu’être humain avec des yeux bridés. »

 Le racisme n’est pas l’apanage des « Français de terroir » à la peau blanche. : »Quand je suis dans le bus et qu’un enfant noir ou maghrébin crie à sa maman : «Maman regarde je suis assis à côté d’un chintok», sans réprimande de la mère bien sûr. Ça, ça m’arrive de temps en temps dans les bus de banlieue. 4) Un autre fait dont j’ai été régulièrement témoin à la fac : le harcèlement contre les étudiants de Chine. Il m’arrivait fréquemment de voir des étudiants français venir parler à un étudiant chinois pour lui dire (avec une attitude méprisante) des choses comme :  «Qu’est-ce tu penses du Tibet» ou «Qu’est-ce tu penses de Taïwan» mais sans laisser le temps de répondre et tout de suite se moquer de l’étudiant puis partir soit en pouffant de rire, soit avec une attitude de mépris total (regard agressif, gestuelle agressive…). Ça arrivait souvent. Le pire, c’est une fois en classe à Dauphine, pendant un travail de groupe, un prof a appelé une étudiante chinoise au tableau et l’a mitraillée de questions de manière très agressive et sans attendre de réponse en retour, des questions du type :  «Pourquoi vous les Chinois vous bousillez l’environnement ?!» Ça n’a choqué personne autour, qu’on humilie une étudiante pour son origine nationale. »

ENTRE CHOIX ARTISTIQUE ET ECONOMIQUE

Dans l’industrie du cinéma un phénomène intéressant est en train de surgir. Voilà que depuis quelques années la Chine vient sévèrement bousculer Hollywood et que tout à coup on retrouve dans les castings des blockbusters américains des personnalités chinoises (les Coréens ne sont pas loin non plus). En somme le fameux « Vous n’avez pas le profil, désolé vous ne correspondez pas au rôle » est en train de muer petit à petit. Mais ne soyons pas dupe, la démarche ne se base ni sur le mérite ou l’artistique mais sur l’aspect économique. Bon, ça c’est pas nouveau. Le cinéma c’est du show et du business.

Revenons brièvement à la polémique Ghost in the Shell  concernant le choix d’attribuer le 1er rôle à l’Américaine Scarlett Johansson . Etait-elle vraiment fondée ? Alors que l’éditeur du manga et le public japonais n’ont pas  semblé s’offusquer du choix de faire tourner une actrice occidentale pour le rôle principal dans une œuvre nippone (mais précisons aussi que c’est un droïd), une nuée de plaintes s’est propagée sur le web, dénonçant le phénomène de » white-washing » dans le cinéma hollywoodien.  Je me pose cette question: le réalisateur n’a-t-il pas le droit de proposer sa propre vision ? La force d’un film réside dans sa force à émouvoir et à transmettre, pourquoi une actrice occidentale n’aurait-elle pas la capacité à se réapproprier un personnage pour le réinventer ? (question alors plus délicate s’il s’agit d’une œuvre biographique ou historique on est d’accord).  Ne cherchez pas plus loin, Scarlett Johansson est l’actrice la plus rentable au monde. Le film sera vu et c’est probablement ce qui importe pour ceux qui financent le film. (Ceci dit, le trailer semble prometteur et très fidèle à l’anime.) Bref, pas sûre que la polémique Ghost in The Shell soit vraiment justifiée mais les réactions hostiles face à ce choix de casting me semble révélateur.  Un ras-le-bol d’une partie de la « communauté  » asiatique  se fait ressentir

A l’opposé, que penser du » racisme positif », c’est-à-dire du cliché qui nous profite ? « Tu es Viet ? Ok ça passe, tu peux faire un rôle de Chinoise. Tu es prof de cirque ou d’arts martiaux ? Informaticien ?  Ok tu dois être forcément compétent. » Voilà une attitude clairement fondée sur un préjugé mais qui nous arrange bien quand il est en notre faveur, enfin… ça dépend. Daren 31 ans français d’origine cambodgienne est cascadeur et comédien basé à Londres : « Un jour une agence m’appelle pour me demander de faire le touriste asiat et de faire l’accent chinois pour une pub d’une banque. J’ai refusé et l’agence m’a dit: Daren tu dois pas refuser le travail que l’on te propose! Je leur ai dit: Je m’en fous, ça vous plairait que l’on vous propose un travail où on se fout de vous ?! Alors que ça arrive constamment dans la vraie vie?! Moi non, alors proposez-moi des vrais trucs et pas des trucs caricaturaux, merci. Puis ils m’ont jeté de leur agence. » Tiens tiens , voilà qui n’est pas sans rappeler un épisode de la série Netflix « Master of None » (que je vous recommande) où le personnage principal d’origine indienne est justement confronté à ce type de cloisonnement. En gros soit tu es trop typé, soit tu corresponds mais alors s’il te plaît joue le jeu.

Pour Anthony, 29 ans, également comédien et cascadeur, français d’origine cambodgienne et chinoise,  le constat est plus modéré. Il prend les choses avec le sourire et tâche de prendre le meilleur de ce qui présente à lui. Vous l’avez vu sans doute vu dans ce sketch hilarant de Groland qui dénonce le racisme anti-asiatique tout en jouant justement sur les clichés, et franchement on rit de bon coeur: « Dans l’informatique le cliché asiat pro de l’ordi ça marche bien. Dans le cinéma,  on me demande parfois de « jouer un asiatique », mais si le rôle est justifié pourquoi pas. Pas pour faire le serveur !! Et en cascade, c’est un autre profil. Je pense être plus gêné par le fait que je paraisse juvénile que le fait d’être asiat ! »

Lorsque j’ai tourné dans le Visiteur du Futur, la question ne s’est pas même posée. François Descraques s’était avant tout attaché à ma personnalité et avait écrit un personnage sur-mesure, à contrepied de mon ancienne carrière. C’était malin, mignon, pertinent. Dans Metal Hurlant Chronicles c’est moi qui ai volontairement opté pour un ton hystérique. J’étais lookée selon le cliché « fille sexy »(pour le coup c’est l’étiquette X qui a influencé la proposition de rôle) alors quitte à jouer les personnages enthousiastes, je l’ai joué super nunuche. Pour Jailbreak, la comédie d’action dans laquelle j’ai tourné cet été et qui sortira en salles dans quelques jours au Cambodge, la question de la nationalité se posait vraiment:  Comment le public va-t-il me percevoir ? D’où vient mon personnage ? Je ne peux pas prétendre être cambodgienne !… Lorsque je me suis produite en spectacle à Macau il y a quelques années , j’avais les mêmes inquiétudes. On m’avait très vite rassurée : » Ne vous inquiétez pas, ici vous faites rêver car vous venez de Paris, vous êtes une Française pour nous et vous êtes une femme indépendante qui a réussi. Ca, ça inspire le respect ! ». Pour Jailbreak on a fait simple, mon personnage est international et s’exprime en français, anglais…et khmer. Par contre on n’échappe pas au katana et je ne vais m’en plaindre, en tant que fan de films d’arts martiaux, voilà un cliché que j’aime beaucoup !

ENTRE FANTASME ET REALITE : geisha, prostituée enthousiaste et épouse soumise

« Tu vois, ce que j’aime en Thaïlande c’est que ce ne sont pas vraiment des putes. Elles aiment ça, elles sont contentes. Elles se comportent comme si elles étaient vraiment ta petite copine, elles dorment avec toi, elles veulent juste que tu leur achètes en plus quelques affaires, et en plus en les faisant bosser tu les aides à soutenir leur famille. C’est trop bien ! Pas comme ces Parisiennes vénales ! » Combien de fois ai-je pu entendre ça… A croire que bientôt, payer une prostituée sera considéré comme un acte humanitaire. Dans un pays où on encourage les femmes à bosser dans un bar plutôt qu’à suivre des études (forcément le tourisme sexuel apporte sa belle part au PIB) la prostitution devient un « sport national ». Belle hypocrisie du gouvernement en place mais aussi des clients bien contents de se donner bonne conscience. Oh les mecs, la prostitution n’est pas une tradition ancestrale, elle n’est pas « culturelle » ! Elle a été déployée sous l’occupation des troupes américaines durant la guerre du Vietnam. (Pour info : « En 1957, il y avait 20 000 personnes prostituées ; en 1964, après l’établissement de sept bases Etats-uniennes dans le pays, le nombre de prostituées a atteint le chiffre de 400 000. » Source : cairn.info) Attention je ne dénonce pas la prostitution, ce serait d’ailleurs bien gonflé de ma part sachant que le métier d’actrice X est une activité cousine. Ce que je dénonce là-bas c’est le non-choix, le destin quasi scellé d’avance,
ce que je dénonce ici c’est le danger du cliché, celui qui généralise, systématise, et excuse tout,

celui qui consiste à croire que l’étrangère est forcément plus intéressante et plus ouverte que la Française, que l’exotisme est forcément synonyme de simplicité, de mœurs « légères », de sexualité décomplexée. Le cliché qui consiste à croire qu’une femme asiatique est forcément soumise et ravie de se faire dominer (alors que c’est sa culture et son éducation la montrent peut-être plus pudique, plus ou moins expressive mais qu’une fois de plus nous percevons de manière ethnocentriste) . En gros, les latinas aiment ça, les asiates aiment ça, les blacks aiment ça…. Certains hommes (mais aussi des femmes) balancent des généralités qui les arrangent bien. Comme le dit Linh-Lan Dao , « le cliché ça peut être mortel » . C’est en généralisant et systématisant qu’on juge les autres et leur prête des intentions, et c’est en résonnant ainsi qu’on en aussi vient au : « Elle dit non mais elle pense oui, parce qu’après tout c’est dans sa nature ».

Il y a quelques années une femme asiatique m’a violemment attaquée sur internet, m’accusant de contribuer à véhiculer ces clichés. Je pense qu’elle devait avoir elle-même vécu des expériences peu agréables. Mais étais-je vraiment complice de ce système ? Il est vrai que j’ai joué de mon physique typé pour jouer quelques personnages qui étaient …typés. Moi à qui on avait souvent dit : »Tu vendras pas, tu n’es pas blonde », je n’allais pas me plaindre qu’on mette en avant ma particularité.  Mon 3ème film X s’intitule Kamasutra, j’y joue à la fois la geisha soumise et la maîtresse dominatrice. Plus tard j’ai tourné dans des gonzos « spécial Asiatiques », dans le porno US tout est catégorisé. Avec l’avènement d’Internet le clic dépend du mot clé, tout est étiqueté : du détail physique, de la taille de bonnet en passant par les pratiques sexuelles et la couleur de cheveux. Le fantasme aime jouer sur des clichés, il répond à quelque chose d’idéalisé, au désir d’avoir tout, sans demi-mesure, sans les contraintes et les appréhensions de la vie réelle. Est-ce qu’il est raciste de jouer une femme sexuellement soumise quand on est asiatique ? Est-ce que c’est également anti-féministe de jouer les femmes objets ? Vous connaissez ma réponse, je pense que non. La fiction est la fiction et comme en humour elle ne devrait jamais être limitée.

Ok, direz-vous, mais la fiction, le divertissement et le porno influencent la société et plus particulièrement les nouvelles générations. Alors, censure ?


On en arrive enfin (et oui je suis pipelette) à la seule vraie question qui à mon avis mérite d’être étudier avec soin : comment éduquer les nouvelles générations pour qu’elles perçoivent les nuances entre fiction, fantasme et réalité, entre ce qui est « fun » et ce qui est « nocif» , entre cultiver la dérision sans pour autant être insultant? Pas facile, surtout avec le déferlement d’images sur le net, les réseaux sociaux, la télé-réalité. La réponse se trouve probablement dans le fondement même de nos valeurs qui sont elles-mêmes issues de notre famille, nos amis,notre éducation, nos choix spirituels, notre expérience personnelle et notre société. C’est à chacun de nous de nous poser au quotidien cette question : « Qui je veux être ? Quels choix vais-je faire pour construire mon identité ? Quelle place je vais laisser à l’autre pour qu’il fasse de même? «…Je suis bien consciente que j’ai largement participé à cette confusion entre fantasme et réalité. Et ce n’est pas par hasard si je prends la parole. Et devinez quoi ? Si vous m’avez lue jusqu’ici, c’est que quelque part mon pari est gagné : j’ai réussi à partager avec vous autre chose qu’une simple image.

C’est en communiquant et en se questionnant sans cesse, en ayant la curiosité d’écouter l’autre qu’on casse les préjugés…

 

 

 

"On a plusieurs vies dans une vie."

Comments (8)

  1. Débat intéressant , bon on va passé outre comme le fait que les colonies française d ‘ asie ont étez par le sacrifice de leurs corps à la delivrance de la France durant la première guerre mondiale . On va passé outre que lors des années Club Do , il était plus question de racisme culturel concernant les manga et les anims ( sujet d ‘ BITS …) , mais la c ‘est notre génération et la je coince . Nous les quadra , puisque nous avons baigné dans la culture pop américaine et asiatique , ne devrait plus ce comporté ainsi . Tes pratiques sexuels , ne regardent que toi , je ne peux sincèrement rien dire d ‘ autre .
    Bref tout comme toi , cela me navre

  2. Tres bon texte. Juste un bemol: la prostitution en Asie et plus particulierement en Thailande est bel et bien une tradition ancestrale et qui ne touche en rien d’ ailleurs uniquement les societes asiatiques. Si certains quartiers chauds de Bangkok ou la ville de Pattaya sont effectivement apparus graces au GI et se sont developpes grace au tourisme sexuel avec la benediction cynique et venale des autorites locales, la prostitution, bien qu ‘ officiellement illegale, est un sport national d’ abord destines aux thailandais mais aussi aux thailandaises de toute categorie sociale et , qui se presente plus ou moins discretement sous toutes ses formes imaginables.

  3. Dans ma famille, on a toujours combattu le racisme. Tous les racismes. Parce qu’il n’y a pas de bon racisme ou de racisme acceptable.

    La mort de Zhang Chaolin a été un électrochoc. Il a été tué parce que Chinois. C’était à la fois parce qu’en tant que Chinois, son argent était « forcément acquis de manière malhonnête » et parce qu’on voulait intimider l’ensemble des Asiatiques qui oseraient habiter à Aubervilliers. On est bien au-delà de simplement traiter quelqu’un de « chinetoque ». Les associations anti-racistes sont restées muettes. Moi, j’ai trouvé nécessaire de participer à la manifestation du 4 septembre.

    Le sketch de Kev Admas et Gad Elmaleh n’était pas drôle. C’était des stéréotypes asiatiques de nos grand-parents. Je comprends la réaction d’Antony Cheylan sur Clique.TV. J’ai trouvé déplorable que Mouloud Achour désavoue son rédacteur en chef, visiblement par intérêt personnel.

  4. Lol, ça me fait marrer qu’on parle des Vietnamiens « doux et gentils » quand on pense à la guerre d’Indochine et à la guerre du Viêt Nam… Et sur la base de mon expérience personnelle, ça me fait encore plus marrer quand on parle des femmes asiatiques forcément soumises à leur mec ! Je ne sais pas pourquoi mais moi j’ai généralement vécu une expérience assez différente… 🙂

    Sinon, le racisme anti-asiatique est clairement une discrimination que l’on a trop longtemps passé sous silence en France. Je n’en avais guère entendu parler avant que je rencontre celle qui est aujourd’hui ma femme : elle n’est pas la première, elle non plus, à plaisanter sur ses propres origines et pourtant elle m’a dit avoir souffert à l’école de nombreuses moqueries, et pas du genre de celles que l’on aime partager avec des amis. Le fait de vivre avec elle, et d’avoir aujourd’hui des enfants eurasiens, m’a évidemment sensibilisé. Je me souviens que dans mon adolescence, on nous parlait beaucoup à l’école et dans les médias du racisme anti-noir, anti-arabe, etc (c’était l’époque « Touche pas à mon pote ») mais jamais de celui qui pouvait toucher les Asiatiques. Peut-être parce que les immigrés asiatiques en France sont plus discrets – pour la première génération – et bien intégrés – pour la deuxième génération – et que certaines belles consciences sont donc moins portées à les considérer comme des « damnés de la Terre ». Et pourtant ils sont eux aussi concernés par le racisme, le mépris, voire la violence, comme l’ont montré les récentes agressions contre des Chinois. Ces affaires semblent avoir suscité une certaine prise de conscience, malgré le silence scandaleux de nombreuses associations anti-racistes : espérons que ce ne sera pas un feu de paille.

    En ce qui concerne le fait de fantasmer sur les femmes asiatiques (ou autres) : bon, je ne suis pas neutre là-dessus 🙂 mais à mon sens il ne faut surtout pas que les personnes concernées culpabilisent à ce sujet. Manquerait plus que ça, d’ailleurs ! A mon sens, il n’y a pas de différence entre aimer les Asiatiques (ou les Noires, ou autres…), et entre préférer le genre « blonde suédoise » (ou au contraire « Italienne pulpeuse »).

    Il y a toujours, dans le fantasme, une part de stéréotype, qu’il faut assumer et, si nécessaire, prendre avec humour – je ne suis pas le dernier à me moquer de mes propres goûts – car cela permet garder une certaine distance. Le fantasme correspond à notre part de rêve et d’imaginaire, aux images qui nous apportent du bonheur, et le fait que certains stéréotypes y soient présents fait partie de son charme : il ne faut pas en avoir honte, et surtout ne pas le confondre avec le racisme, qui correspond à la haine de l’autre et donc à l’inverse de la joie de vivre !

  5. Merci pour cet article qui reflète certainement ce que la plupart des asiatiques pensent ( en tout cas pour moi ça l’est). Je suis d’accord à peu près sur tous ce qui a été dit, et sans vouloir te jeter la première pierre, il est vrai que l’influence des films stéréotypés contribuent à la croyance que les filles asiatiques sont soumises et n’aiment que les grands occidentaux avec des yeux bleues. C’est pour ça que je suis surpris de voir que tu admet avoir joué un rôle dans ces stéréotypes. Et bon, faut le reconnaitre, les genres de films pour adultes, jouent vraiment dans caricature mais les gens qui regardent ça (pas tous), prennent ça souvent au premier degré. C’est pour cela que de mon point de vue, je dirais que des sketchs à la gad elmaleh ou des films pour adultes avec des geisha ou des prostitués font autant de mal l’un que l’autre à la communauté asiatique et contribuent à rendre les stéréotypes encore vivaces sur les asiatiques , telles que par exemple « la taille du sexe d’un asiatique »…bref je ne m’étendrais pas dessus mais globalement le racisme ordinaire a encore de beaux jours devant lui.

  6. On ne peut plus rire de rien. On fait du racisme anti Michel Leeb. C’est à la mode, alors que ce mec ancien prof de philo était il me semble assez inoffensif…. Je suis gay, plus très jeune et mon petit ami est vietnamien. Et je sais rigoler de moi même. Question de dosage et de se respecter, je crois.
    Le plus grand racisme est celui sur l’âge et le handicap et c’est tabou, on n’en parle pas où presque. C’est pas à la mode le handicap chez les bobos.
    Cela dit je comprend que les asiatiques se rebiffent ils en ont pris plein la tête notamment dans les banlieues.
    Cette page a le mérite d’en parler en tous cas.

  7. Tous ce que vous dites sur le racisme anti-asiatique peut être dit pour le racisme anti-arabe, anti-musulmans, anti-roms ou même anti-blancs, les personnes handicapées sont aussi la cible de cette violence, il n’y a pas de communauté, de catégorie de personne épargnée par ça, certains asiatiques ont aussi des préjugés sur les blancs ou sur d’autres communautés et inversement. Peu importe nos origines ethnique l’important est de faire une distinction et ne pas se laisser aller aux généralités et aux fantasmes et voir plus loin que la couleur de peaux. Cette distinction demande beaucoup d’effort pour certaines personnes, un effort qu’elles n’ont pas envie de faire alors ces gens se laissent aller à la facilité, pourtant cette effort est indispensable.

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