Petit conte du quotidien, la visite d’un musée féérique.

Laissez-moi vous conter ma petite histoire ….

Il était une fois une petite fille très solitaire qui aimait égrener les heures à chercher des visages dans les nuages et à observer en silence, les joues blotties dans ses mains, ce qui pouvait apparaître derrière la fenêtre de sa chambre. Dès le matin, les narines emplies de l’odeur des croissants chauds, elle pouvait y voir tout un petit défilé qui animait la rue. Ici un monsieur à la barbe grisonnante en grand manteau de laine noire, le pas pressé, un journal sous le bras; là des feuilles de platanes qui virevoltent, jouant au gré des caprices du vent ; le chat en boule posté sur un toit (son toit), maître du jardin et de toute créature qui s’y aventure ; ou tout simplement l’immobilité de l’air, le retour du calme, une goutte de pluie perlant le long du verre.

Les hivers se succédèrent et la petite fille grandit. Sa peau commença même à marquer ses premières ridules, elle savait que désormais celle-ci serait chaque année un peu plus flétrie, un peu moins jolie, mais ce n’était pas si grave. Il y avait en son cœur comme une joie intacte et aujourd’hui elle était heureuse de posséder plus de 6 fois 6 ans.

Durant son intime itinéraire, elle avait beaucoup voyagé et avait vu le soleil se lever sur bien de terres différentes ; elle s’était endormie sous le ciel de nombreux royaumes et avait trouvé refuge dans un petit nid qu’elle avait décoré à son goût, comme l’intérieur feutré et capitonné du boîte à bijoux. Elle vivait désormais dans une grande cité connue sous le nom fameux de : Paris.

Petite fourmi attachée à travailler, elle avait trop rarement profité de son temps libre pour explorer la ville. Il faut dire aussi qu’elle craignait un peu la foule et le bruit qui l’accompagne. Le nez sous son écharpe, elle avait l’habitude de glisser d’un lieu à un autre avec le seul désir de rester invisible. Le Père Noël ne lui avait pas encore apporté une cape d’invisibilité, elle faisait donc sans et profitait du temps glacial pour se réfugier dans ce qu’elle appelait son « manteau-couette ». Mais un jour elle eut un sursaut :« Quel comble de jouer les Goonies dans des terres lointaines et d’être étrangère à sa propre ville ! ». Il était temps de changer ses rituels et d’oser ouvrir de nouvelles portes.


C’est ce qu’elle fit, pas plus tard qu’avant-hier, en s’aventurant dans ce qui était auparavant les anciennes « halles aux vins » et aujourd’hui appelés « les Pavillons de Bercy », situés juste derrière le très animé Cour Saint Emilion, lieu qu’elle affectionne particulièrement.  Elle s’était bien souvent arrêtée devant ces bâtiments, interpellée par la décoration peu habituelle qu’on peut y entrevoir, mais comme beaucoup elle s’était dit : « Je verrai plus tard. «

Nous voilà donc avec notre héroïne en écharpe et manteau-couette devant l’entrée du  Musée des Arts Forains et comme elle, nous n’avons aucune idée de ce qui l’y attend. Une exposition poussiéreuse ? Des stands de produits dérivés avec magnets, T-shirts, hot dogs et coques de téléphone portables? Elle s’avance, sans attente particulière mais tout de même emplie d’une excitation certaine à l’idée de pénétrer cet endroit si mystérieux….

Il ne lui faut pas plus de cinq pas pour être émerveillée.

Au sein des Pavillons de Bercy, on ne fait pas seulement visiter, on est pleinement convié à entrer dans un ancien monde, une autre époque, à y rencontrer des créatures, des machines, des poupées, on appartient alors malgré nous, mais pour notre plus grand plaisir, à ce petit peuple étrange et féérique.

C’est un délice pour les yeux autant que pour les oreilles. Immergée dans un univers où tout semble inversé notre » Alice » retrouve des étoiles similaires aux contes qui ont pu la bercer. La voici à goûter aux jeux qui ont pu divertir ses grands-parents alors qu’ils étaient enfants : manèges de chevaux de bois et de vélocipèdes étincelants, course de garçons de café, de petits chevaux, balançoires, jeux de massacre… Que de mieux que de visiter un monde en y jouant ? Bienvenue dans l’univers des arts forains, bienvenue dans la Belle Epoque…

Le Musée des Arts Forains

Le Musée d’Arts Forains n’a rien à envier aux musées d’art antique ou contemporain. Les pièces et reproductions ici sont d’une rare beauté, mêlant étrange, grotesque, dérision, grâce et fantaisie. L’une des forces notables de la visite est que cette collection gigantesque (l’une des plus importantes au monde) n’est pas enfermée derrière des cages de verre. C’est avec délice que notre visiteuse « trottineuse » se perd dans un dédale de pièces plus richement décorées les unes que les autres, un véritable palais.

Et comme dans tout palais se cache une princesse. Celle qui se cache ici n’est pas enfermée dans la plus haute tour du château. C’est aussi une fée. Vêtue de blanc et parée de fins diamants, elle s’élance, se jette du ciel, tournoie ; ballerine dans les airs, nymphe lunaire, elle sourit. Parents, vieillards, petits garçons, fillettes, tous sont enfants devant elle.

Aujourd’hui est le jour qui clôture le Festival du Merveilleux, évènement qui prend place chaque hiver avant la nouvelle année et l’esprit est à la fête. Musiciens, clowns, mîmes, jongleurs…Quel meilleur lieu que celui-ci pour donner rendez-vous au « petit » monde du cirque ? Alors qu’elle regarde la sculptureuse athlète effectuer son numéro de tissu aérien, la « petite fille » se fait une secrète promesse : « Un jour, ce sera moi qui danserai là-haut dans les airs. »

Nous poursuivons notre visite… Le Musée des Arts Forains n’occupe qu’une partie des Pavillons.

Cinq univers composent ce palais érigé en hommage à l’enfance, au jeu, à l’étrange.

Le Théâtre du Merveilleux

Le Théâtre du Merveilleux est le royaume du rêve. Une dizaine de projecteurs illuminent le mur d’un spectacle mêlant images et illusions d’optique, le tout rythmé par des instruments de musique mécanique automatique. Et ce n’est pas tout, il préserve en son enceinte un ravissant trésor : un immense cabinet des curiosités. On se sent parfois écrasés par le gigantisme de certains personnages : un éléphant immobile se dresse majestueux, une montgolfière s’apprête à prendre son envol…

Jules Verne aurait sans doute aimé se perdre ici.

Le mystère joue aussi de ses charmes à travers une jeune femme au grands yeux sombres. Régnant sur un plateau constitué d’une roulette, de grandes cartes et d’un ciel constellé, elle est la grande prêtresse du Jeu de la Licorne.. Oserez-vous y lire votre avenir ? Notre jeune exploratrice s’en soucie peu, le présent la comble parfaitement. Et celui-ci réserve encore de belles surprises.

Les Salons Vénitiens

Nous voici désormais plongés dans un univers fellinien baroque aux couleurs de Venise et de son légendaire Carnaval, célébration du monde inversé, une manière d’aller de « l’autre côté du miroir ». De nouveaux manèges et attractions foraines sculptés dans le bois, peints à la main ornent l’espace.

L’art forain unit l’art et l’artisanat.

Plus loin des automates s’animent sur des airs d’opéra ; la petite fille se dit que seule ici, sans cette foule rieuse, elle ressentirait probablement quelques frissons. Et si ces poupées, ces mannequins, ces créatures grimaçantes étaient réellement vivantes ? Leur arrive-t-il de quitter leur poste et de reprendre possession des lieux lorsque les lumières s’éteignent ?

Magic Mirror

Nous sortons maintenant de cette immersion vénitienne pour avancer cette fois-ci dans les années 20 et l’ivresse qui leur est propre. Entre 1920 et 1960 une centaine de salles de bal itinérantes, les Magic Mirror étaient en vogue en Belgique aux alentours d’Anvers. Ces tentes à miroir avaient pour fonction d’amener la danse dans les campagnes où l’on trouvait peu de salles fixes. Cette salle est peut-être la moins impressionnante de toutes mais elle est l’une des six dernières salles originales et nous laisse particulièrement rêveurs sur les soirées qui ont pu s’y produire… et qui sont encore à venir. (L’établissement propose de louer chacune des cinq salles). Des tables et leurs banquettes ne sont pas sans rappeler les compartiments douillets des trains. Disposées tout autour de la salle, elles encerclent la piste de danse où un mime/ clown attise les regards. Les rires s’élèvent du sol où les bambins sont assis sagement. Notre  visiteuse n’est quant à elle pas aussi sage et décide de s’aventurer au-dehors. La visite n’est pas complètement terminée.

Le Théâtre de Verdure

Alors que nombre de lieux perdent leur magie une fois les portes fermées, les Pavillons de Bercy entretiennent la leur et la réinvente. Une fois sortis de ces différents univers nous nous retrouvons dans un jardin extraordinaire où la végétation semble elle-aussi s’amuser. Des branches et treillages s’enroulent le long des murs, s’affinent, se rallient en hauteur et s’unissent pour former un grand toit orné d’un lustre de cristal. Il fait froid et pourtant nous nous sentons à l’abri. Il faut dire aussi que l’accueil y est chaleureux. De grands troncs d’arbre fendus dans leur longueur s’enflamment, constituant ainsi des cheminées improvisées. Les visiteurs s’y attroupent , un verre de vin chaud ou de soupe entre les mains. Ces breuvages mijotent eux-mêmes dans des marmites suspendues au-dessus de petits foyers. Les plus gourmands ont aussi le choix de réjouir leur palais en croquant des marrons chauds ou en faisant fondre sur leur langue une barbe à papa.

Nous croyons que le spectacle s’achève ici mais voilà que soudain des créatures bizarres surgissent, escortées de musiciens tout aussi étranges. Le «Kiosque Nomade» convie à

une rêverie surréaliste où l’on est tout à la fois charmé, effrayé, envoûté.

Les enfants se joignent à la ronde, dansent au rythme des violons. Est-ce un piège ? Allons-nous être enfermés sur « L’île enchantée » ? Notre exploratrice se dit que, après tout si les plaisirs et les merveilles y sont les mêmes, alors elle veut bien se laisser guider…


Tout rêve a une fin mais les souvenirs eux, restent. Et c’est une bien jolie ballade que de s’aventurer au Musée des Arts Forains et ses univers voisins. Le Festival du Merveilleux est déjà fini mais les visites sont toujours possibles. Je ne peux que vous encourager à vous y perdre à votre tour. Nul besoin de quitter Paris pour vous évader, il suffit parfois d’acheter un simple ticket pour voyager très loin….

Merci à Jean-Paul Favand, le fondateur de ce magnifique lieu et qui nous permet aujourd’hui de savourer toutes les pièces qu’il a réunies et fait restaurer au fil des ans pour que nous puissions aujourd’hui admirer ces jolis vestiges de l’art forain.

La petite fille de 37 ans doit pour l’instant retourner à ses activités de « grande » mais dans un coin de sa tête, elle ne rêve que d’une chose…. y retourner.

"On a plusieurs vies dans une vie."

Comments (6)

  1. Oui il y existe comme cela de musées qui nous laissent un souvenir très marqué…

    1. N’hésitez pas à poster ici les noms de ceux que vous avez particulièrement aimés!

  2. Vous avez vraiment un très beau style, on ne demande qu’à se laisser porter par vos mots. A quand un livre ? 🙂

    Dans un genre différent, je conseille un autre musée méconnu, le « Musée de la Chasse et de la Nature » situé dans le Marais : c’est un lieu surprenant, rempli d’oeuvres d’art, de souvenirs -armes anciennes, trophées – et d’éléments historiques passionnants non seulement sur la chasse, mais aussi plus largement sur le rapport que l’homme a entretenu à travers les siècles avec la nature qui l’entoure. Il n’y a pas du tout besoin d’être un aficionado de la chasse pour se laisser gagner par l’étrangeté du lieu. On accroche ou pas, mais pour ma part j’ai beaucoup aimé !

    1. Oooh merci beaucoup. Je le rajoute à ma liste alors. Le livre est en cours d’écriture 🙂

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